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Double victimisation des victimes d’actes criminels : le rôle d’interface du professionnel en santé mentale

Monsieur F. est âgé de 48 ans. Alors qu’il sortait du parking d’un centre commercial de la région parisienne en hiver 2001, un homme à pied se met devant sa route en injuriant monsieur F. et le contraignant donc à s’immobiliser. Monsieur F. sort de son véhicule pour demander au piéton de libérer le passage et celui-ci prend alors de sa poche une arme à feu et tire sur monsieur F. à plusieurs reprises. Monsieur F. est horrifié par ce qu’il vient de voir sans le comprendre et retourne dans sa voiture.Il en ressort un peu plus loin, palpe avec sa main la chaleur du sang sur son abdomen, il se dit « il m’a canardé » puis il perd connaissance. Alors qu’il est convaincu de sa mort imminente, il se sent stimulé énergiquement par les secours qui sont arrivés, puis perd à nouveau connaissance sous l’effet des médicaments hypnotiques nécessaires à l’intubation réalisée en urgence. Il se réveille une semaine plus tard dans le vacarme terrorisant des « machines » du service de réanimation chirurgicale. Il respire douloureusement avec le drain pulmonaire encore présent. Il aperçoit enfin son épouse qui lui parait elle-même totalement sidérée de cette situation exceptionnellement grave.Après une semaine en service de réanimation, il peut être dirigé vers une unité de chirurgie. Le compte rendu qui lui est donné de cet événement est qu’il a été agressé par un homme avec une arme à feu. Sur les trois balles qui ont été tirées, une est sortie après avoir traversé le poumon gauche, une intra-abdominale a dû être extraite. Celle de la cuisse ne peut être retirée.Apres un mois d’hospitalisation, monsieur F. sort et peut déposer une plainte contre X, près de trente jours après l’agression. Au tribunal où il se rend, il est mis en contact avec un avocat qui lui apporte des renseignements précieux sur les procédures nécessaires. Cet avocat identifie la sévérité du traumatisme psychique de cette agression et lui propose de le diriger vers une consultation d’un psychiatre spécialisé en psychotraumatologie. Monsieur F. accepte immédiatement cette démarche.Lors de la première consultation avec le psychiatre, il présente un Etat de Stress Post-Traumatique (ESPT) d’intensité sévère, associé à des symptômes d’un épisode dépressif majeur sévère. Au centre de ces troubles, se développe un syndrome de répétition de la scène de l’agression qu’il revoit jour et nuit comme un film sans fin qui tourne en boucle. Il revit l’ensemble des sensations y compris le bruit des balles et le cliquetis du revolver dont le chargeur a été vidé mais que l’agresseur aurait continué à utiliser. Outre ces cauchemars, il sursaute au moindre bruit et reste donc chez lui presque chaque jour pour éviter tout danger potentiel. Son humeur est profondément triste. Il n’a plus aucun centre d’intérêt et n’imagine plus d’avenir pour lui après une telle catastrophe. Un traitement est initié et une prise en charge spécialisée de type cognitivo-comportementale est engagée.La procédure judiciaire se poursuit activement et l’agresseur est identifié grâce aux détails que monsieur F. a pu rapporter sur cet homme qui est alors incarcéré. Monsieur F ressent cette nouvelle de façon très ambivalente. Il exprime une grande satisfaction de cette arrestation qui va permettre un jugement mais redoute avec un sentiment de terreur d’être confronté à cet homme « si dangereux ». Lorsqu’il reçoit la convocation du juge d’instruction, il ressent une anxiété extrêmement douloureuse. Il redoute non seulement la présence de l’agresseur mais le reproche que pourrait lui faire le juge d’être sorti de son véhicule. Il éprouve d’ailleurs un fort sentiment de culpabilité du fait de son propre comportement, renforcé par le refus de son assurance automobile de prendre en charge ses frais lui renvoyant que n’étant pas dans sa voiture lorsque les coups de feu ont été tirés, il ne peut pas bénéficier de cette assurance.L’avocat initialement engagé à une aide juridique avec de faible frais insiste auprès de monsieur F. lui demandant une somme importante qu’il ne peut fournir. Monsieur F explique au psychiatre sa détresse de se trouver à nouveau « victime » de procédures judiciaires complexes. L’avocat qu’il n’a pu rémunérer selon sa demande lui parait porter une aide de plus en plus distante.Les troubles psychiques post-traumatiques persistent et parmi les souvenirs qui envahissent de façon itérative la mémoire de monsieur F., il y a les images et les bruits de l’hospitalisation en unité de réanimation chirurgicale. Ce souvenir est confus et contribue à renforcer le vécu d’irréalité qui a caractérisé cette période traumatique. Le psychiatre après plusieurs entretiens propose au patient une consultation avec le médecin réanimateur pour lui expliquer concrètement ce qui s’est passé au cours de cette hospitalisation. Le réanimateur donne son accord et le patient est très favorable à cette rencontre. Le réanimateur a pris le temps de le recevoir, de lui expliquer ce qui a été fait pour lui à ce moment de détresse physique et lui a aussi présenté la salle de réanimation où il a été soigné. Le patient a réussi dans cette confrontation à la réalité à poursuivre le travail de réorganisation psychique initié avec le psychiatre. Une réduction significative des cauchemars a été observée après cette consultation. Une autre consultation a été ensuite organisée avec un chirurgien pour lui expliquer la position de la balle qui restait dans son corps en lui expliquant pourquoi il était préférable sur le plan médical de ne pas extraire ce projectile.Un peu plus tard le patient exprime son angoisse de ne pas avoir reçu d’information récente de l’avocat sur l’évolution judiciaire mais il affirme qu’il préfère éviter de le contacter de peur que cela ne réactive encore les répétitions traumatiques, il ajoute « je crois que je perds pied, c’est à se tirer une balle dans la tête ».Un ajustement de la prise en charge et du traitement antidépresseur est nécessaire car le risque d’un geste suicidaire est élevé pour des personnes victimes d’un tel traumatisme. De plus le patient n’est pas du tout apte à reprendre une activité professionnelle, ce qui favorise aussi les ruminations anxieuses.Un peu moins d’un an après l’agression, la confrontation de la victime et de son agresseur a lieu. L’agresseur reconnaît les faits avec froideur et Monsieur F est choqué de l’indifférence manifestée par cet homme « qui a voulu me tuer » dit-il.Le psychiatre soutient activement le patient pour constituer son dossier médical nécessaire aux expertises de son préjudice, aidé utilement par un médecin légiste. Le patient exprime sa satisfaction de l’aide constructive portée par le médecin légiste et le psychiatre qu’il sollicite régulièrement pour transmettre des questions auprès de son avocat. Cette action est relayée par l’association d’aide aux victimes qui a été mobilisée.Les flash-back se réactivent violemment lors de chaque courrier venant du tribunal, en particulier lorsqu’il apprend que l’agresseur demande sa mise en liberté. Quelques mois plus tard, l’ordonnance de mise en accusation devant la cour d’assises est enfin prononcée par le juge d’instruction. L’accompagnement médico-juridique doit s’intensifier pour aider le patient à préparer cette nouvelle épreuve.Cette situation clinique illustre les difficultés majeures rencontrées par les victimes pour lesquelles la souffrance psychique n’est pas encore suffisamment identifiée puis prise en compte parmi les professionnels qui interviennent. On constate que souvent les équipes médicales proposent tardivement une aide médico-psychologique spécialisée et ne semblent pas se préoccuper des conséquences judiciaires de l’agression. Ensuite les différents protagonistes des services juridiques et les avocats semblent sous-évaluer la gravité potentielle de ces troubles psychiques.. Le psychiatre et son équipe peuvent quand ils sont sollicités, proposer comme pour monsieur F. d’assurer un rôle d’interface active et rassurante entre médecine et justice. La collaboration entre les médecins somaticiens, psychiatres et médecins légistes apparaît alors comme un soutien cohérent et précieux pour aider la victime démunie après l’impact d’une telle violence.


Mis à jour: 16/04/2009 | © info-trauma 2009